L’HOMME ET L’ÉDUCATION JUIVE
Par le Grand Rabbin René-Samuel SIRAT
L’ancien grand rabbin de France René-Samuel Sirat assume depuis des décennies un rôle central dans la diffusion de la culture juive et hébraïque en France. Il eut, de ce fait, des relations de travail étroites avec Edgard Guedj.
Pour ceux qui l’ont connu dans la formidable action éducative qui a été le moteur de toute sa vie, c’est une perte irréparable. En tant que Lynx Clairvoyant (Lynclair), il a magnifié les qualités d’un chef des Éclaireurs israélites de France – mouvement de jeunesse juif qui a donné le meilleur de lui-même, depuis sa création par Robert Gamzon, et surtout pendant la période dramatique de l’Occupation, de la Shoah, et, après 1945, de la reconstruction de la communauté juive et plus particulièrement de sa jeunesse.
D’autres que moi vont porter témoignage sur cette face lumineuse de son action. Mais je me devais, en tant qu’ancien aumônier de la jeunesse juive de France, de formuler ici un vibrant hommage à mon ami Edgard ainsi que l’expression de mon admiration.
Il m’a été demandé de rappeler celui qui fut un remarquable directeur général du Fonds d’investissement pour l’éducation (FIPE), commun au Fonds social juif unifié, dont il était un des hauts fonctionnaires, et à l’Agence juive.
Durant les premières décennies qui ont suivi la fin de la seconde guerre mondiale, l’éducation juive en France était dans une situation quasi désespérée. Le nombre d’écoles juives se comptait sur les doigts d’une main. Les Talmudé-Torah regroupaient autour des grandes synagogues des effectifs souvent squelettiques. Par exemple, lorsque j’ai été nommé en 1952 rabbin de Toulouse et des treize départements environnants, le nombre d’élèves inscrits était de six. Bien sûr, les communautés juives n’étaient pas aussi nombreuses qu’aujourd’hui ; mais, en dehors d’une préparation lacunaire à la bar-mitsva, il y avait peu de place, dans l’organisation du judaïsme, pour l’enseignement juif à la jeune génération.
Le Fonds d’investissement a permis que soit apportée l’aide nécessaire aux écoles juives et à leur développement. Qu’il me soit permis de donner ici un éclairage chiffré de l’action menée par le FIPE (il faut dire que ce fonds n’était pas le seul à œuvrer dans ce sens) : nous sommes passés de treize écoles, lors de mon élection au grand rabbinat de France, à 111 écoles lorsque j’ai quitté mes fonctions en 1987, et l’élan donné s’est grandement poursuivi. Aujourd’hui, les écoles juives de France regroupent plus de 30 % de tous les enfants de la communauté.
Les mouvements haloutsiques (sionistes pionniers), en particulier le Hashomer Hatsaïr et le Dror [deux mouvements sionistes socialistes, ndlr], qui étaient parmi les plus actifs, s’élevaient contre la communauté et le DEJJ qu’ils considéraient comme des assimilés et des traîtres, du fait qu’ils s’étaient installés en France au lieu de faire leur alya. Mais l’essentiel, c’est que Lynclair savait bien que je considérais son action comme une étape en faveur de la réhabilitation du peuple juif.
Je me souviens d’un événement important, au cours d’un rassemblement de shli’him à Herbeys. Nous y avions invité Lynclair, qui put ainsi écouter la traduction de mes propos aux shli’him. J’y exposais ma conception de la diaspora comme entité existante, qu’il fallait soutenir et développer parallèlement à l’alya, et non pas ignorer. Je crois qu’à ce moment-là Lynclair a compris que c’était bien le langage que j’avais toujours tenu aux Israéliens. Il m’en a félicité par la suite.
Je fus donc très impressionné lorsqu’il me dit s’identifier totalement avec ma position concernant la diaspora. Et j’ai alors compris que la devise du DEJJ, Am Israël, Torat Israël, Eretz Israël (Peuple d’Israël, Torah d’Israël, Terre d’Israël), signifiait en même temps alya et lien spirituel avec Israël. On comprend aisément que le groupe Aleh-DEJJ concilia son alya et le travail éducatif effectué dans les quartiers pauvres des olim [immigrants] du Maroc.
Cette ouverture vers Israël, on la percevait également chez Adam Loss, directeur du FSJU, qui était de sensibilité bundiste et qui changea après la guerre des Six Jours.
Il arriva qu’une fois où nous avions reçu Lynclair chez nous le shabbat, nous avons chanté les zemirot (chants) du shabbat. Je pense qu’il a vraiment ressenti la dimension de Am Israël des Juifs venant de pays différents – lui d’Afrique du Nord, et moi d’Europe. Le fait de nous retrouver à chanter ensemble était l’expression d’une vraie fraternité. C’est finalement cela que je retiens de Lynclair. ●
René-Samuel SIRAT
Grand Rabbin de France
L’Arche n° 604, Septembre 2008.